2026 La Corde au cou (Dead Man’s Wire)

Joie de voir en salle un nouveau film avec Al toujours vivant… Pourvu que ça dure.

Néanmoins, je n’attendais pas grand-chose de ce film (affublé d’un titre pas très pratique à mémoriser sur le long terme : Dead Man’s Wire, on est loin de titres parfaitement mémorisables comme Citizen Kane, Certains l’aiment chaud ou Les 400 coups) : primo parce qu’aucun des sept films de Gus Van Sant que j’avais vus au fil du temps ne m’avait particulièrement plu ou marquée (le meilleur selon moi est Prête à tout, film cruel et ironique, parfaitement rythmé, avec le premier grand rôle de Nicole Kidman, absolument parfaite en peste sans cœur et pas très finaude) ; secundo parce que sa série de quatre films successivement descendus par la critique fait que son dernier film réussi et acclamé (Harvey Milk) remonte à… dix-sept ans. Donc tout me portait à croire que celui-ci allait possiblement être le cinquième d’affilée dans cette mauvaise série.

De plus, au milieu des années 1990, Gus avait eu l’outrecuidance de draguer mon amoureux de l’époque, à Portland, donc je n’avais jamais pardonné à Gus :-)

Grosse surprise dès les premières minutes : le cadrage est particulièrement magistral… On sent qu’un maître est aux commandes.

Qui plus est, plus les minutes passent, plus les qualités du film sautent aux yeux : très belle photographie (faite, étonnamment, par un Français, Arnaud Potier, chef opérateur régulier de Mélanie Laurent) (je dis « étonnamment » parce que la trajectoire de Gus Van Sant n’a jamais croisé, il me semble, le monde du cinéma français) ; rythme parfait ; reconstitution des années 70 très réussie ; direction d’acteurs sans défaut de bout en bout ; personnages secondaires originaux, souvent amusants et parfaitement joués (casting parfait de A à Z) ; bande-son seventies très réussie ; histoire aux qualités multiformes (étonnante, captivante, émouvante, drôle, et avec une dimension sociale et politique intemporelle) ; et, cerise sur le gâteau, dialogues très réussis (félicitations au scénariste Austin Kolodney, car c’est presque toujours là où le bât blesse dans le cinéma contemporain).

Ces nombreuses qualités perdurant pendant une heure quarante, j’ai eu le sentiment de voir en direct la naissance d’un classique des années 2020, à tel point que j’en ai eu les larmes aux yeux durant la toute fin du film : non seulement Gus Van Sant offre un film parfait aux spectateurs (ce n’est pas très fréquent de nos jours), mais, de plus, il fait pleinement confiance à leur intelligence et leur sensibilité.

Al n’a qu’un petit rôle, certes, mais il est présent tout de même trois fois, et son personnage est essentiel, puisque c’est le père de l’otage, et qu’il tient le sort de son fils entre ses mains, selon qu’il coopérera ou pas.

On le sait, Al a enchaîné des films très moyens pendant de nombreuses années, aussi le voir jouer pour un cinéaste aussi majeur que Gus Van Sant (pas majeur à l’échelle de l’histoire du cinéma, mais majeur dans le cinéma des années 1990 et 2000, c’est déjà beaucoup), quelques années après Tarantino et Ridley Scott, et dans un petit rôle aussi amusant fait vraiment plaisir. En effet, dans ce rôle de banquier richissime et sans scrupules, il est amusant comme il l’a rarement été, et il joue à la perfection la désinvolture et l’absence d’états d’âme, avec une dimension humoristique qui fait sourire le spectateur. On pourrait imaginer Al tenir ce rôle de façon récurrente dans une série, et le retrouver avec plaisir.

Pivot de ce film, l’acteur Bill Skarsgård. Je ne le connaissais pas (je l’ai vu l’an dernier dans Nosferatu, de Robert Eggers, mais entièrement grimé, donc méconnaissable), et le moins que je puisse dire est que sa filmographie pas exceptionnelle du tout contraste avec sa performance ici : il est de tous les plans ou presque, rendant son personnage tour à tour inquiétant, bizarre, émouvant, naïf, sincère, calculateur, involontairement drôle. Un rôle très, très riche, et pour lequel il assure formidablement. Ses quelques mimiques surjouées peuvent être pardonnées tant il est majoritairement impeccable.

Pour l’anecdote, je précise que, en le voyant à l’écran, j’ai pensé durant tout le film à Sam Riley interprétant Ian Curtis dans Control (2007), d’Anton Corbijn. Leur ressemblance est saisissante, et ça a donné une dimension triste à mon expérience en salle, car ce beau film sur Ian Curtis est l’un des plus tristes qui soient.

Un gimmick incontournable à l’intérieur du film est le clin d’œil manifeste à Un après-midi de chien (1974), de Sidney Lumet. Dès les premières minutes, la façon qu’a le héros de tenir maladroitement la boîte dans laquelle il a caché un fusil est un décalque quasi total d’une célèbre scène avec Al. Durant tout le reste du film, le fait que le personnage principal tient un homme en otage est un parallèle permanent avec la prise d’otages dans le film de Sidney Lumet.

Cela m’a mise mal à l’aise pour deux raisons. Premièrement parce que l’on ne peut pas s’empêcher d’avoir le cœur serré en pensant qu’Un après-midi de chien est au panthéon des films des années 70, considéré par bien des cinéphiles comme un film parfait et inoubliable, alors que le film de Van Sant, en dépit de ses qualités, est promis à une postérité bien plus modeste. Deuxièmement parce que ça peut donner l’impression que la présence d’Al au casting est juste une private joke, et n’est pas due à son immense talent…

Le film (totalement basé sur une histoire vraie, ça paraît fou) est pour le moment un sacré échec commercial : 2,5 millions de dollars de recettes pour 15 millions de dollars d’investissement ; la 131e place des films sortis durant les quatre premiers mois de 2026 au niveau mondial ; et seulement 122 000 entrées en France les trois premières semaines d’exploitation.

C’est désespérant : qu’est-ce que nos contemporains attendent du cinéma ?? Le nom d’un grand réalisateur, du suspense, de très bonnes critiques, et ça ne suffit pas pour faire bouger les gens, alors que les blockbusters américains fabriqués à la chaîne, au scénario aussi immature que les dialogues, font des bénéfices colossaux.